Service national ou Service civique ? Des réponses inadaptées à un vrai problème

Patrice Buffotot

Directeur de l’Observatoire Européen de Sécurité

Après le choc provoqué par les attentats du 7 janvier 2015, des politiques de tous bords sont intervenus dans les médias afin de proposer des solutions pour résoudre une crise réelle, celle qui touche le malaise de la jeunesse. Ces propositions consistent à rétablir le service national, ou bien à rendre obligatoire le service civique ou encore à développer le service militaire adapté (SMA). Toutes ont pour caractéristique de vouloir encadrer à tout prix la jeunesse afin de résoudre les effets négatifs provoqués par l’échec scolaire et le chômage. En bref, on cherche à pallier les déficiences des institutions chargées d’assurer tout d’abord l’instruction scolaire des enfants et des adolescents, puis la formation professionnelle des jeunes adultes.

Un retour impossible au service national

Certains ont réclamé le rétablissement du service national (version militaire) suspendu par la loi du 28 octobre 1997. Ces politiques ont une conception de l’armée qui relève de la fin du 19ème siècle, à savoir celle de l’armée comme école de la discipline et de la formation civique. Mais on s’est aperçu très vite de l’impossibilité du rétablissement du service militaire pour des raisons à la fois financières (un coût prohibitif) mais aussi pour des raisons militaires car comme l’a très bien expliqué le ministre de la défense J-Y Le Drian, « Il ne correspond plus aux besoins opérationnels de nos armées ». Exit donc la solution du service national.

Un service civique obligatoire ou volontaire ?

Nos politiques vont alors se rabattre sur le « Service civique » pour le rendre obligatoire. Le Service civique, anciennement appelé « Service civil », avait été conçu à l’époque de Jacques Chirac, pour apporter une réponse aux émeutes des banlieues de 2005 (Loi du 31mars 2006). Ce service volontaire s’adresse aux jeunes de 16 à 25 ans, aussi bien aux garçons qu’aux jeunes filles. Ils reçoivent une indemnité de 573 euros par mois pour une durée fixée entre 6 et 12 mois. Le budget 2015 prévoit 173 millions d’euros ce qui permet de financer 45.000 postes. Le président de la République F.Hollande a tranché parmi les nombreuses propositions, notamment celle de rendre le service civique obligatoire pour toute une classe d’âge. L’ancien ministre Luc Ferry qui avait travaillé la question au sein du Conseil d’analyse de la société en 2008 a répondu que si l’on veut un service obligatoire, « il ne pourra être au premier chef que militaire ».[1] Le président décide donc d’opter pour un service volontaire et demande de prévoir 150.000 contrats pour 2017, ce qui implique un financement de 330 millions d’euros.

L’objectif du service civique est de renforcer la cohésion et la mixité sociale, ainsi que l’appartenance républicaine. Mais là encore on peut se poser la question de savoir si cela ne relève pas de la mission de l’éducation nationale. Si celle-ci a échoué, il devient urgent de la réformer, et non de créer une nouvelle institution qui ne touchera qu’une fraction de la jeunesse puisqu’elle s’adressera uniquement aux volontaires. Enfin ces « valeurs républicaines », (qu’il faudrait définir avec précision), s’apprennent dès le plus jeune âge et non après 18 ans. On peut aussi être inquiet sur les modalités de l’encadrement de ce service quand on sait que 80% des missions se font au sein d’associations. Si on étend le dispositif, pourra-t-on contrôler les dérives et les détournements opérés par certaines associations peu scrupuleuses, voire de certaines entreprises ou collectivités territoriales tentées d’utiliser une main d’œuvre sous payée ? Les syndicats ont d’ailleurs attiré l’attention du gouvernement sur ce sujet.

Mais allons plus loin. C’est l’idée même de proposer aux jeunes un « engagement d’intérêt public » qui ne correspond plus à notre société libérale globalisée du 21ème siècle. Ce projet relève plus de la « charité version républicaine » issue encore une fois de conceptions datant du 19ème siècle. En effet ce projet s’adresse à des jeunes en difficultés qui sont dans l’incapacité d’entrer dans le système économique et de s’intégrer dans notre société.

Une extension du Service militaire adapté en Métropole ?

On constate le même phénomène avec le Service militaire adapté (SMA) conçu en 1961 par le général Nemo qui s’adresse aux jeunes des territoires d’outre-mer n’ayant ni qualification ni emploi. Ce service a démontré son efficacité jusqu’à présent puisque 5.000 jeunes en bénéficient tous les ans. C’est finalement l’institution militaire qui, à travers des structures spécifiques : les Etablissements publics d’insertion de la défense (Epide), pallie les insuffisances de l’éducation nationale et de la formation professionnelle, incapables d’assurer leur mission dans ces territoires. Il est question d’expérimenter ce type de service en métropole en créant dans un premier temps trois centres. C’est un indicateur de l’état de dégradation de la situation en France car il faut rappeler que ce dispositif s’adressait à l’origine à des jeunes de territoires économiquement sous-développés.

En France, pour répondre aux émeutes de 2005, 18 Centres d’insertion (Epide) ont été mis en place pour accueillir 3.500 jeunes volontaires de 18 à 25 ans en internat pendant six à huit mois. Ces jeunes en échec scolaire font parti de ce que l’on appelle les 200.000 « décrocheurs » de l’institution scolaire. L’encadrement est assuré pour 30% par des anciens militaires. Le coût de la scolarité pour un jeune est de 22.000 euros. Un quart des jeunes qui sortent de ces centres d’insertion sont orientés vers d’autres dispositifs comme le service civique ! [2] Là encore, il s’agit de rattraper les échecs de l’éducation nationale. Il est prévu d’augmenter les capacités de ces centres d’un quart en 2015.

Des réponses inadaptées et complexes

Vouloir apporter une réponse unique à l’ensemble de la jeunesse serait inefficace car une classe d’âge est loin d’être homogène et ne connaît pas les mêmes problèmes. Il faut élaborer au contraire une réponse adaptée et ciblée à chaque fraction de la jeunesse concernée. Cela implique une analyse fine de cette classe d’âge afin d’élaborer des réponses diversifiées. Ces réponses devront utiliser les institutions déjà existantes comme l’institution scolaire et la formation professionnelle, ainsi que de nouvelles structures qui doivent venir en appui aux institutions existantes. Il faut surtout éviter d’empiler de nouvelles structures à celles qui existent déjà sans les réformer.

Mais on constate qu’un des défauts de nos élites consiste, au lieu de réformer en profondeur des institutions défaillantes comme l’éducation nationale ou la formation professionnelle pour les rendre plus efficaces, à proposer de nouvelles structures, qui sont en réalité de véritables usines à gaz, à la fois couteuses et surtout dans l’incapacité de régler le problème de fond.

Mais au delà de ces mesures, il est évident que la réponse sera avant tout politique. La première action sera de « déverrouiller » la société française afin de permette aux jeunes d’entrer dans l’économie pour qu’ils y trouvent toute leur place, faute de quoi la jeunesse deviendra incontrôlable. La partie la plus formée et la plus dynamique de la jeunesse choisira de s’exiler pour tenter sa chance à l’étranger. Celle qui sera exclue aura le choix entre la marginalisation économique et sociale ou bien la révolte. La polémologie nous apprend que l’existence d’une jeunesse nombreuse et inoccupée dans une société est toujours source de violence et de révoltes. Les politiques doivent faire preuve d’audace et quitter leurs vieux schémas intellectuels pour apporter rapidement des solutions concrètes. Encore faut-il qu’ils prennent conscience de l’urgence de la situation. Sinon il sera trop tard.

Le 25 février 2015

 


[1] Luc Ferry, Un service obligatoire ? Impossible ! Le Figaro du jeudi 5 février 2015, p 17. Voir à ce sujet. Pour un service civique. Rapport au président de la République. Odile Jacob, 2008. 272 p. (Collection Penser la société)

[2] Marie-Estelle Pech, « Au centre d’insertion de Cambrai, les jeunes marchent au pas », Le Figaro, 16 février 2015, p.16.

L'Observatoire européen de sécurité

Patrice Buffotot, directeur de publication

Recevez gratuitement D&S

Les études

465897175

Rechercher un article

Aller au haut